Il y a un poisson dans la piscine.

Hier il n’y était pas, ce matin il est là, trop gros pour avoir grandi pendant la nuit. C’est un beau poisson, mon père dit que c’est une perche, ma mère qu’elle a dût arriver par les eaux usées.
Nous la repêchons avec la perche de nettoyage, la perche est calme dans le filet, elle est presque immobile et respire régulièrement. Le chlore qui sert à la purification de l’eau ne semble pas l’avoir changée.
Nous la déposons au pied de la haie pour qu’elle puisse se reposer à l’ombre pendant que nous allons manger. Quand je reviens, avant le dessert, pour observer la perche, je ne la trouve plus. À sa place, je découvre un gros morceau de fer qui ressemble à une ancre de bateau.

Nous trouvons que l’ancre est belle. C’est une ancre en fonte noire enlacée d’une gangue ocre de rouille et de coquillages. Des algues sèches s’y nouent par endroit. Sous l’anneau qui sert à l’embouter, trois initiales gravées sont à peine lisibles: J.C.M. Mon père dit que l’ancre pourrait trouver une place sur le linteau de la cheminée, qu’accrochée près du feu elle donnerait au salon un charme, peut être celui des maisons de marins.

L’ancre, à peine nettoyée, reste plusieurs années suspendue contre la pierre de l’âtre. Pour elle, les étés sont frais et les hivers brûlant. Peu à peu nous l’oublions comme on oubli les portes, les marches, le poids des habits ou le goût de l’eau.

L’ancre, un matin, n’est plus sur le linteau de la cheminée. La soirée a été glaciale, le feu a brulé toute la nuit. Par terre, il y a une forme plate sur le carrelage blanc. J’ai l’idée d’une flaque, celle d’un liquide épais qui aurait coulé puis durci. En m’approchant, je retrouve à sa surface une couche de rouille et de coquillages noircis. Je la retourne difficilement. La face qui était contre le sol porte le motif des carreaux. Elle brille et quand je la regarde j'y vois mon reflet comme dans un miroir. Je propose de la déposer dans l’entrée, en face de la porte, pour que tous les visiteurs qui entrent dans la maison y trouvent un visage familier.